17 octobre : samedi noir pour la France et le commerce

Ce samedi 17 octobre, quelque 800.000 personnes selon les syndicats (550.000 selon les autorités) ont manifesté contre une vie trop chère et trop dure. A quelques semaines des élections présidentielles, la mobilisation s’est transformée au fil de la journée en un chaos aussi prévisible qu’insupportable. A Marseille, plusieurs dizaines de magasins ont été pillés autour du Vieux-Port, alors que les portes de l’Hôtel de Ville ont été forcées et le bâtiment brièvement envahi. Dans la rue Sainte-Catherine, principale artère commerciale de Bordeaux, plusieurs enseignes ont été saccagées et pillées, notamment Décathlon, Intersport et Snipes. A Rennes, plusieurs dizaines de magasins ont aussi été la cible de pilleurs, alors que les Galeries Lafayette ont été prises pour cible tout comme à Chambéry. Dimanche matin, les Galeries Lafayette ont réagi par un communiqué. « Les conséquences matérielles et économiques de cette journée seront très importantes pour l’entreprise, tant en raison des dommages subis par nos magasins que des pertes d’activité occasionnées. Les équipes sont mobilisées pour évaluer les dégâts et permettre une reprise de l’activité dans les meilleures conditions », explique un communiqué. Alexandre Bompard, président de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) et PDG de Carrefour, a « condamné avec la plus grande fermeté » les pillages. « La journée de manifestations que connaît notre pays a eu de graves conséquences pour de nombreux commerces sur l’ensemble du territoire. Au nom de la FCD, je condamne avec la plus grande fermeté les dégradations et les pillages dont ils ont été victimes », écrivait dès samedi le dirigeant sur LinkedIn. Thierry Guibert, nouveau PDG de Lacoste et du groupe MF Brands a lui aussi commenté l’actualité sur ses réseaux dès samedi. « Des boutiques Aigle et Lacoste sont pillées, comme tant d’autres commerces à travers la France. Ce ne sont pas seulement des vitrines que l’on brise. Ce sont des emplois, des années de travail, des savoir-faire et l’engagement de milliers de femmes et d’hommes que l’on met en péril ». Dimanche matin Rémy Baume, directeur général des grands magasins Printemps et Citadium faisait lui aussi part de son indignation. « Hier soir, le Printemps et Citadium ont été attaqués. À Haussmann, à Lyon, à Beaubourg, des émeutiers ont brisé nos vitrines et pillé nos magasins. Violences choquantes et absolument inexcusables. Un magasin, c’est le lieu de travail de milliers de femmes et d’hommes, nos vendeurs, nos équipes opérations, celles des marques que nous accueillons. Et c’est un lieu ouvert à tous, depuis 1865. Lorsqu’on connaît la minutie et la passion du travail quotidien des équipes qui voient ce matin ces ravages de leur magasin, le cœur se serre ».

Force est de constater que pour beaucoup de Français cette journée restera comme une journée noire. L’occasion de rappeler que voir son outil de travail partir en fumée est traumatisant. Ce n’est pas « que du matériel ». Ce sont des vies brisées, des violences physiques et psychologiques, qui auront des conséquences. Les témoignages de ces dernières heures sont déchirants. À Marseille, la boutique Quatorze a été entièrement dévalisée dans la nuit. « C’est simple : il n’y a plus rien.  Immense soutien à tous les commerçants et à toutes les boutiques running de France qui ont elles aussi été saccagées », enrage Nicolas Esling, CEO de Quatorze Running. A Nantes, Thomas Aireau, gérant du magasin Urban Cycle, est dévasté par la nouvelle. « Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de colère, de tristesse, mais aussi de détermination que je prends la parole. Notre magasin Urban Cycle, à Nantes, a été victime d’un important pillage. Tous nos vélos électriques ont été volés, des dégradations considérables ont été commises et notre outil de travail a été profondément touché. Derrière notre magasin, il y a des années d’investissement, des collaborateurs engagés, des clients qui nous font confiance et une volonté permanente de développer un commerce de proximité reconnu pour son sérieux et la qualité de ses services. Entreprendre, c’est déjà relever des défis permanents. C’est prendre des risques, assumer des responsabilités, faire face aux difficultés et continuer à avancer. Alors, voir en quelques heures une partie de ce travail détruite est particulièrement difficile à accepter. Ce qui me révolte le plus, ce n’est pas seulement le préjudice financier. C’est ce profond sentiment d’injustice, mais aussi de savoir tous les efforts supplémentaires que nos équipes vont devoir fournir pour rétablir la situation. Parce que derrière chaque commerce, il y a des femmes et des hommes qui s’investissent chaque jour pour faire vivre leur entreprise et préserver leurs emplois. Aujourd’hui, nous allons devoir consacrer une énergie considérable à réparer, reconstruire et surmonter cette épreuve. Une énergie que nous aurions tellement préféré consacrer à nos clients, à nos projets et au développement de notre activité. Mais une chose est certaine : nous ne baisserons pas les bras », explique le gérant.

« En tant que président de la Fédération Nationale de l’Habillement, j’ai contacté le cabinet de Serge Papin, ministre du Commerce, pour l’alerter sur la question des assurances. Nous avons déjà connu ces difficultés lors du mouvement des Gilets jaunes ou lors des dernières graves émeutes de centres-villes. Les actes de vandalisme isolés et les dégradations commises dans le cadre d’émeutes ou de mouvements populaires ne bénéficient pas nécessairement des mêmes garanties. Les commerçants peuvent ainsi se retrouver confrontés à des exclusions ou à des incertitudes sur leur indemnisation, qu’il s’agisse des dégâts matériels, des marchandises volées ou détruites, ou des pertes d’exploitation. Il est indispensable d’obtenir rapidement des réponses précises des assureurs et des pouvoirs publics, et de prévoir un accompagnement des entreprises touchées. Les commerçants ne peuvent pas être les victimes des casseurs une première fois, puis subir une seconde peine faute d’indemnisation. Nos commerces font vivre les centres-villes, contribuent à leur attractivité, à leur identité et au lien social. Ils ne doivent pas devenir les victimes collatérales permanentes des crises sociales », commente Pierre Talamon, président de la Fédération Nationale de l’Habillement.  « Depuis plusieurs années, en France, les moments de célébration comme les mouvements de contestation semblent avoir un point commun : le pillage et le saccage des commerces. Notre pays se distingue tristement à cet égard. On pourrait presque parler d’une exception française. Comment avons-nous pu en arriver là ? Lorsque la sécurité des personnes et des biens est ainsi balayée par l’empire de la violence, alors c’est la démocratie elle-même qui s’abîme. Lentement, sûrement, inexorablement. Quand, face à la jouissance de détruire, de voler et de faire mal, l’État ne semble plus avoir d’autres réponses qu’une forme de résignation impuissante, c’est le désespoir qui s’installe. Et avec lui, le sentiment que tout est permis, que plus rien ne protège ceux qui respectent les règles. Disons-le clairement : les commerçants et leurs collaborateurs sont des citoyens comme les autres. Ont-ils encore, en France, le droit de travailler librement, sans craindre d’être pris pour cible, et la garantie d’être protégés ? », analyse Olivier Urrutia, délégué général de la Fédération du Commerce Coopératif et Associé. « Protéger les commerçants est un devoir. Le SDI dénonce l’insuffisance manifeste de la sécurisation des commerces exposés aux débordements. Les professionnels ne peuvent être condamnés à choisir entre fermer préventivement leur établissement ou risquer de le voir saccagé. Au-delà des dégâts matériels, ce sont des journées de chiffre d’affaires perdues, des fermetures prolongées et des charges qui continuent de courir. Les commerçants n’ont pas besoin d’une condamnation supplémentaire des violences. Ils ont besoin de pouvoir ouvrir leurs magasins sans craindre de les retrouver détruits. Ils n’ont pas à payer le prix des débordements ni celui d’une protection insuffisante », affirme Marc Sanchez, secrétaire général du Syndicat des Indépendants et des TPE.

Thomas Rouault, CEO de Snowleader, a livré à témoignage très fort sur ses réseaux sociaux. « Notre magasin Snowleader de Lyon a été pillé.Pendant que la porte résistait encore, j’ai alerté la police et la gendarmerie. J’ai demandé de l’aide alors qu’il était encore possible d’intervenir. On m’a demandé de patienter. Et de relancer mardi si personne n’était intervenu. Voilà la réponse reçue alors que notre magasin était en train d’être attaqué. Je suis en colère. Contre ce pillage. Contre ce sentiment d’abandon. Contre cette impuissance publique que nous devrions finir par accepter.Comment peut-on payer autant d’impôts et de cotisations, respecter ses obligations, créer des emplois, et se retrouver aussi seul lorsqu’on demande de l’aide ? Derrière une vitrine, il y a des équipes, des années de travail et des investissements. Des femmes et des hommes qui font vivre nos centres-villes et méritent mieux qu’une invitation à rappeler plus tard. Que vaut la promesse de protection de l’État dans ces moments-là ? Pourquoi les moyens mobilisés ne permettent-ils pas de répondre ? Quels renforts peuvent être engagés ? Et si les forces disponibles ne suffisent plus, pourquoi ne pas envisager, dans un cadre légal et avec des missions adaptées, l’appui de nos militaires pour contribuer à la protection de nos centres-villes ? Ces questions appellent des réponses concrètes. Il faut arrêter de vivre hors sol et prendre en considération les gens qui bossent. Ceux qui ouvrent leur commerce, font vivre une entreprise, créent des emplois et financent, par leur travail, nos services publics. Il n’y a pas eu mort d’homme. Heureusement. Mais faut-il attendre un drame pour réagir ? Un pillage reste une violence, un traumatisme pour les équipes et la destruction du travail accompli. Quand un appel à l’aide pendant une effraction reçoit pour réponse de rappeler mardi, notre système ne fonctionne plus comme il le devrait. Il est urgent de le reconnaître et d’agir. Je demande des explications sur le traitement de mes alertes, les moyens engagés et les raisons pour lesquelles ce pillage n’a pas été empêché. Je ne veux plus subir. Commerçants, salariés, entrepreneurs, habitants : mobilisons-nous, dans le cadre de la loi. Rassemblons nos témoignages et exigeons des engagements précis, suivis de résultats. Notre pacte républicain repose aussi sur cette promesse élémentaire : ceux qui respectent les règles doivent pouvoir compter sur la protection de l’État. Nous assumons nos responsabilités. Nous attendons que l’État assume les siennes », affirme le fondateur de Snowleader. Face à cette crise, l’UESC exprime son ras-le-bol d’être systématiquement la cible des casseurs et déplore à nouveau les préjudices économiques et humains majeurs qu’elle subit. « Nous avons partagé un premier état des lieux de notre situation auprès de Serge Papin et du ministère économiques et financiers. Notre priorité : être à vos côtés, vous accompagner et faire entendre votre réalité. Dommages matériels, pertes d’exploitation, difficultés d’accès, baisse d’activité ou toute autre conséquence : nous vous invitons à nous faire part de votre situation dans les meilleurs délais », précise le syndicat patronal.